Bottes de pluie, jean, laine polaire, Charlotte, 33 ans, se « dépoussière la tête » dans la terre balayée par le vent. Dans son horizon, des champs à perte de vue. Au bout de ses mains, le guidon d'une « kassinne », un porte-outils tiré par un âne. Elle papote avec Bénédicte, 47 ans, qui fait avancer Ninja au bout d'une corde.
« Ça fait moyenâgeux cet âne qui tire. Mais je suis sûre que c'est moins dur que de pousser un motoculteur ! » On dirait deux collègues. Elles ne se connaissent pourtant que de la veille.
C'est l'association Savoir-faire et découverte qui les a mises en relation. Charlotte est infirmière, elle veut devenir maraîchère. À six mois du lancement de son activité, elle voulait en avoir le coeur net. « Et si c'était trop dur... » Elle s'est inscrite à un « test métier » : trois jours en immersion aux côtés de Bénédicte Lehodey, maraîchère bio à Douvres-la-Délivrande (Calvados), pour mettre les mains dans la terre et « poser un tas de questions ».
Un tiers des Français le souhaitent
Qui, mieux que Bénédicte, pourrait y répondre ? Elle a elle-même a changé de métier, il y a un an. Enfin presque. Elle a gardé son poste de chargée de mission à la Région Basse-Normandie, à mi-temps. « Cette semaine, j'ai travaillé deux jours dans les bureaux et cinq dans ma serre. » Un changement de casquette pas évident, mais son statut de fonctionnaire lui « assure un smic et une sécurité ».
Charlotte aussi veut garder un mi-temps d'infirmière au départ. Elle le sait : « Le maraîchage, ce n'est pas rémunérateur. » « Il faut vraiment être passionnée », ajoute Bénédicte, qui tresse aussi l'osier et se forme à l'apiculture. « Cet été, je travaillais sept jours sur sept, douze heures par jour. »
Charlotte, l'infirmière, cultive son jardin « à la Voltaire », avec philosophie. « Il y a du peps dans le bio. Dans les rapports humains, entre autres. Je ne vois pas ça comme un retour en arrière. J'ai toujours eu envie de travailler à la campagne et d'être autonome. »
« C'est dur ! D'autant plus quand on quitte le confort d'une collectivité, prévient Bénédicte. Et quand on a 47 ans ! Mais ici, je me ressource, je retrouve un bien-être et une énergie que j'avais perdus dans les bureaux. » Ses collègues la trouvent courageuse, lui disent : « J'oserais jamais... » Pourtant, selon un sondage Opinion Way, huit Français sur dix rêvent de changer de vie, et pour un tiers, de profession.
L'association ornaise Savoir-Faire et découverte, créé en 1999, s'est spécialisée dans des stages payants en immersion auprès d'artisans, artistes, ou agriculteurs sensibles au respect de l'environnement. Elle reçoit cinq demandes par jour.
« Aucun n'a renoncé »
Viamétiers, une autre agence, basée à Nantes depuis janvier, a été fondée en septembre 2008 par Marc Gesbert, 33 ans, ancien ingénieur chez France Télécom. « Quand j'ai voulu me reconvertir, je me suis rendu compte qu'il n'y avait pas de formule d'immersion comme il en existe aux États-Unis. Ces stages permettent de sortir des fantasmes. » On essaie bien une voiture, pourquoi pas un job ?
Le « catalogue » des métiers à tester de Viamétiers s'élargit de mois en mois, au fil des demandes : photographe, maquilleur, crêpier, psychologue, architecte d'intérieur... Les plus demandés ? « Photographe et gérant d'un restaurant rapide de qualité ».
En un an, l'agence a reçu 600 demandes et a formé une quarantaine de stagiaires. En grande majorité des personnes en quête d'épanouissement et d'indépendance, comme Justine, 26 ans, ex-consultante dans un cabinet d'audit qui s'est lancé dans la « bonne sandwicherie ». « Beaucoup d'intellectuels se dirigent vers le manuel. Ils veulent plus de sens. Même si ça doit passer par une baisse de revenu. À ma connaissance, aucun n'a renoncé à son projet. »
Le prénom de Charlotte a été changé à sa demande.
Savoir-faire et découverte, 02 33 66 74 67.
Viamétiers, 01 75 43 69 10.
Les tarifs vont de 400 € à 2000 €. Les salariés peuvent utiliser leur droit individuel à la formation. Des aides des collectivités sont possibles pour les demandeurs d'emploi.
Nadine BOURSIER.